Extrait de « Quand les saisons reviennent », publié dans la Revue Le bonheur aux éditions Chèvre-feuille étoilée.

« Comme il est bon. Le souvenir échappé et fuyant de la saveur âpre du café d’en dessous. Au bord de la rivière des parfums. Il serait bon. Sentir encore. Écrire vite. À peine écrire pour vivre vite. Le bonheur sans nom. Juste là. À peine bu, laisser infuser la mémoire dans la bouche à vingt ans, en supporter la densité et en garder la saveur. Il serait bon de retrouver. Plus tard. Lorsque les lunes et les jours seront loin. Aujourd’hui. Écrire pour que revienne aujourd’hui.(…) Elle goûtera des yeux la peau qui se blanchit de ces arbres de diamants, par-dessus la muraille de Hué, bordée de superflu envoûtant. Plus loin, le flottement rouge et jaune de ce qui se tait et la courbure du temps d’avant, ce qui s’en échappe aujourd’hui. Elle avancera ensuite, en silence. Elle tentera de respirer après un pas, après l’autre, souffle court, respirer qui s’oubliera, piétiner la ville pleine, son tour de taille en serpentin, éviter les poteaux, les hommes et femmes de gauche à droite, les cagettes de gauche à droite, les remorques pleines vers le ciel et devant, de gauche à droite, le trottoir qui tombe, les déchets d’aujourd’hui qui rappellent la vie sous le ciel. Elle cherchera de l’air au-dedans, oubliera la chaleur, le souffre de la ville, l’odeur de l’essence qui s’y glisse, celle de la poussière des travaux qui survient, de gauche ou de droite, encore la terre au sol et les dépôts de la terre, encore les dépôts des hommes qui ponctuent la marche dans le bruit hérissé de la rue, ce que la ville laisse en bordure, elle évitera.Elle traversera ce lieu qui jappe les taxis et motos, là où les scooters se fraient un chemin au son des klaxons comme pour exister fort et écrasent. Elle attendra son tour. Repartira en avant de soi et prendra des yeux furtivement les images, pour qu’aujourd’hui reste. Elle avancera encore, avant que la danse des balais de l’aurore sonne le glas du renouveau comme une parenthèse calme.Avancer comme porter le soleil sur son dos qui ruisselle le long des joues. Elle connaîtra, avancer ainsi, là où les mots se répètent. Elle posera un pied devant l’autre en oubliant penser. Elle ne sentira plus le soleil, l’assommoir de midi qui claque lourd à l’arrière de soi et sur le béton comme pour s’enfoncer plus loin dans ce lieu où s’ancre le temps des saisons qui reviennent. Elle avancera et suffoquera sans parler comme claquée au sol par un corps qui a perdu sa voix. Elle prendra en vol ces bribes du monde d’ici et ce qui se sème sous les yeux pour aller encore et garder la trace de chaque pas déposé au milieu d’une vie. Elle voudra attraper ce monde et le laisser vivre. Elle sentira où vont ses pas, le marché où tout se mêle, là où la structure perd pied, les pas hésitants sur le sol comble.Elle cherchera.Trouvera ces femmes assises qui discutent et regardent. Sourira les regards ( …)

Elle ira loin encore. Plus loin que l’attendu.

Elle ira vers la mer de Chine pour cela. Sans savoir. Juste ce bleu au loin, coincé entre les troncs d’arbres qu’un cri de feuilles de palmiers vient réveiller comme un sursaut continu vers son oreille, perdu au milieu d’une jungle désordonnée de ronces, d’herbes ici ou là, hautes ou basses, de troncs blancs puis gris, de feuilles rondes et douces, de feuilles sauvages et dures, longues ou dentelées, de terre, d’hommes qui dorment la tête collée à la brique rouge avec, plus haut, un oiseau en cage que le chant n’appelle plus. Elle verra le lointain qui porte ses jambes. Elle sera face. Le bonheur étendu d’un souffle qui tire en avant. (…) Elle sentira sa présence, parmi le tumulte des vagues et du vent, un bâton ferme dans sa main retenant le monde glissant avec sa poigne. Et elle dansera comme un cerf-volant dans le bleu azur. Avancer. Sentir la mer forte sous ses pieds brûlants. Aller vers. Puis, se jeter dedans. Se laisser envahir de vivre puissamment. Attendre que la vague emporte son corps dans un espace confondu, perdre ses repères, ses limites, sans en connaître le mouvement, juste se laisser happer par l’eau et en sortir, savoir qu’on en sort, savoir le souffle fort vers le ciel qui se perd au milieu de la dentelle blanche du bain chaud mais frais sur la peau perdue. Le délice de vivre parmi le fracas des vagues qui se rythme les unes avec les autres, le bruit qui plonge au-delà des certitudes ancrées, pour une respiration, les rires des enfants. Elle a tant attendu ça ! Se laisser envahir de vivre.

Et puis elle se baissera afin de se rappeler ce que les saisons ont déposé de l’enfance depuis le lointain(…). Elle sera heureuse alors. Comprendre loin, ce qu’avancer dit du bonheur. Demain, elle ira encore, légère d’oubli, parmi les pétales, les vagues et les coquillages, sous un ciel pavot bleu de l’Himalaya  (…) Demain, il sera bon encore. Le chant de l’oiseau dans le ciel des possibles, avancer simplement et se trouver, à cette juste place, parmi les saisons qui reviennent comme laisser le temps se reposer ».

 

 

Florence Dussuyer, juillet 2019