extraits de « Elle et d’autres », Florence Dussuyer
pour le spectacle « Pour le meilleur » au Musée de la Mine SAINT-ETIENNE
 » C’est dans ma chair que je parle, que les mots se tassent, que les mots étouffent parfois, au fond de moi, dans les plis de ce que je déplie silencieusement. Le corps va toujours plus loin, il me guide, prolonge ma pensée et ma course vers cet ailleurs inespéré et incertain, là où la trace retournée des rails d’un avion dans le ciel entraine mes yeux, là où se vit la légèreté fluide du temps d’ici suspendu comme pour se reposer un peu. Alors je guette la lumière et la lune me dicte mes pas, elle m’avance comme on pousse un poids qui déborde, pleine de sombre lourd sur le chariot du temps. Je guette encore la lumière, je l’attends qui vient, elle m’appelle dans cette vie d’oubli, elle m’amène à me sentir plume dans la nuit brumeuse, m’aide lorsque je me traine parfois jusqu’au sol râpeux sous le soleil comble, lorsque s’écorchent mes genoux, se tasse mon dos comme pour savoir, pouvoir faire davantage, encore faire et faire mieux. Alors souvent, je m’agrippe et me relève pour avancer encore, tenir encore, sous le ciel qui pleure ou qui souffle four brûlant. Je suis une femme. Cette femme. Une femme comme tant. Une femme parmi. Je suis Julie, Mariane, Elif, Eve, Sylviane, Armelle, Vlada, Jeanne, Antoinette, Marie, Fleur, Sophia , Emma , Isabella, Han, Olivia , Ava, Emily, Abigail, Mia, Madison, Ahalya, Elizabeth , Ayse, Sofia , Giulia, Martina, Giorgia, Sara etc… Continuer. Commencer n’existe pas. Il se perd sous nos jupes flottantes, nos chiffons sur la tête, nos sueurs sur la peau, nos mots retournés dans la gorge comme on retourne la terre depuis toujours. Pour la terre, pour l’oubli, pour la dentelle des femmes, si délicate et douce, la dentelle ! Et chaque jour, ici ou là, la dentelle se tisse. Nous nourrissons les ventres creux, nous apaisons les pleurs des petits yeux, nous donnons la chaleur des possibles, nous portons, nous lavons ce que nous portons, nous lavons le corps et la terre sèche dans nos mains, nous nous frottons au poids du temps, et encore nous taisons, souvent. Nous trions encore. Nous trions encore les mots et les silences. Nous trions encore le charbon. Nous taisons encore le noir, ici ou là. Nous taisons la soif des ongles vernis de beau. Et nous croyons. Le corps, nos corps, mon corps. Comme je peux. Je m’adapte, je travaille c’est bien. Je gagne ma vie. C’est bien. C’est sage. Je me sur-adapte. C’est très bien. J’agis au rythme des machines qui grondent et des mots qui courent. Allez ! Encore ! Fais un effort ! Pousse ! Tire ! Accouche ! Tiens ! Tiens bon ! Se taire pour produire. Produire, c’est mieux ainsi. On enchaine comme on s’enchaine, c’est mieux pour moi, c’est mieux pour nous, c’est mieux pour toi. Tu machines et je mâche mes mots au dedans. Mille sommeils étouffent au fond du ventre. Ma mère, ma grand-mère, mon arrière-grand-mère, sa sœur, celles d’avant, celles d’après. Non. Il faudra bien. Se lever et crier. Tendre le bras au ciel en soi. Il faudra bien se reposer et se respecter. Il faudra bien, s’aimer mieux, travailler pour. Il faudra bien, s’aider. Tu le sauras. D’où ça vient (…) Ça commence quand ? Le travail ? Le travail pour vivre, ça commence quand ? Je me lève. J’enfile ce qui habite ma peau pour travailler, je m’apprête à pousser la porte, comme on respire une dernière fois avant d’entrer. Oui, Je vais travailler. Je vais dépenser ce que j’ai de ce corps qui s’oublie sous mes talons de rêve. Je vais me sentir essentielle à ce qui va se produire, je vais me donner au travail comme on se donne à l’amour et faire de mon mieux pour dormir. (…) J’ai six ans, les mains sales, la lumière contre mon visage concentré. Le silence dans la voix qui obéit. « Sois sage ». J’obéis sagement, sagement, sagement. Encore 5 ans dans le 6. Plus tard aussi, sagement, le 5 avant le 6, le travail avant moi (…) J’ai quarante ans, la féminité en sourdine sous ma blouse, l’appel du large à dégrafer, le souffle de me retrouver et de grogner ma gnac contre ce qui m’a tassé dans le carton plié, étriqué, cadré, uniformisé. Le carton renferme tant de femmes. Moi, je ne vieillis pas, je travaille (….) L’hiver, j’ai mes mitaines pour les gerçures, les écorchures de l’effort que mes doigts supportent chacun selon ses possibles mouvements, chacun à son rythme bref et efficace, l’entraide dans une seule main, complémentaire dans une seule main, doué dans une seule main. J’en ai deux, certains pensent que ça suffit. Certains disent que ça suffit pour tout faire. Je le crois aussi. Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand toi aussi tu le crois ? Jusqu’à quand s’adapter. Je ne pense pas, je mets mon corps, ma tête à ravaler. Et ça ira, ça va s’endurcir, c’est ainsi les toujours, ça s’endurcit les toujours comme des briques qui s’accumulent silencieuses. Mais parfois elles grincent les silencieuses. Elles grincent au fond de leur ventre les silencieuses… »
TEXTE : Florence Dussuyer pour la pièce de danse  » POUR LE MEILLEUR  »
MUSEE DE LA MINE /21-22 SEPTEMBRE 2019/SAINT- ETIENNE