Lorsqu’il surgit, le regard, la présence.

« L’imagination accepte le multiple et le reconstruit sans cesse pour y déceler de nouveaux  « rapports intimes et secrets », de nouvelles « correspondances et analogies » qui seront elles même inépuisables comme est inépuisable toute pensée des relations qu’un montage inédit, à chaque fois sera susceptible de manifester. » (Georges Didi-Huberman, Atlas ou le gai savoir inquiet, L’Œil de l’histoire, Tome 3, Les éditions de Minuit, 2011,  p.14)

Je fais. Je peins. J’écris. Je refais. Je repeins. Je réécris.

Je vais faire vite avant qu’elle ne change, l’idée, avant qu’il ne change, le geste. Je dois donc aller vite pour avancer droit. Mon corps en peinture fait avec ce qui vient, l’urgence du temps. Il essaie de suivre la cadence des instants qui passent.

 

Dans le moment de création, je suis entière, disponible, prête à bondir, prête à capturer ce temps du corps, de mon corps. Je n’ai pas la pensée, je n’en veux pas, je bouche ma tête, je veux seulement voir et carencer la pensée. Je le comprends là. Je suis du corps en peinture. Je suis dedans. Je laisse du mou. Je délaisse, je laisse les liens se faire, la pensée se défaire un peu, s’ouvrir un peu, bondir, tomber et rebondir, être incertaine et douteuse, se perdre un peu. Je me plais à chercher l’impermanence, à avancer par rebonds. Je cherche, des nuances, des sensations chromatiques, des tonalités, du rythme. Je cherche à voir.

 

Je pars de la matière. Je pars de ce qui va, de l’informe. Et puis, je trace, je crayonne un peu, j’efface beaucoup. Je me centre sur une figure et puis j’étale, le motif, je lâche le crayon, les traits de crayons, la finesse, la dureté, l’énergie du crayon, sa fragilité, son amplitude. Je lâche. Je lâche la peinture pour y revenir, mes chiffons sous la main.

Dans mon travail, la pensée ne fait que courir après son impossible gouvernance des choses et du monde. Elle ne maîtrise pas le corps, le temps, l’humanité de surface, le discours. Elle ne comprend pas, ne prend pas tout.

 

Quoi peindre ? Quoi peindre sinon les liens entre les choses, le glissement, le regard, ce qui dans l’humain circule entre.

C’est un homme, une femme qui vient se déposer sur le papier, une étrangeté. Sous mes yeux, le visible du monde se joue. Le réel de la toile malmène mon besoin de cohérence et de clarté. Qu’importe dit le monde, ce monstre d’images. Il faut juste que ça tienne, que ça face. Pièce du monde. Un théâtre. Je suis le crayon. Je cherche la présence qui vient, juste un peu. C ’elle qui suffit. Je creuse au-dedans ces images absentes dont l’imagination déborde. J’oublie que je ne dors pas et je m’échappe du monde pour chercher au-dedans ce qui vient.

C’est peut-être l’image absente qui habite mon travail, le manque du souvenir. Le pli de l’excès que la tapisserie ne déroulera pas. La face du vide.

 

 

 

La tapisserie du vide et de l’ouvert

Dans le motif, je vois le mur de la chambre orange, blanche et marron, la lumière qui le fragmente et joue sa danse sur le plafond. Elle me rappelle, mes 5 ans. Orange, blanches et marron, ce sont les fleurs énormes de la tapisserie. Va avec, l’odeur de la poussière qui épaissit le mur, et englobe ma vision dans un flottement flou. Je perds la mémoire. Je tords et plisse le temps.

Je pioche les motifs dans ma mémoire de ces femmes aux vêtements colorées, ces femmes dignes, ces femmes raffinées, ces femmes courbées, et je pioche des tissus récupérés, des vêtements mis en tas dans l’atelier, des gants de toilette, de l’intime féminin. J’ai ma cage à dentelle et ma malle à tissus. J’ai toujours été fasciné par certains tableaux comme ceux de De La Tour où des vêtements sont représentés et mis côte à côte alors que cela ne semble pas aller de soi : les couleurs ne vont pas ensemble et pourtant ça tient. Dans ma balle de linge aussi, ça tient.

Nous sommes un nourrisson face aux œuvres que nous aimons. La bouche ouverte, nous prenons tout. Nous remplissons. Partout l’image est comble, comblée, comme la carte routière qui n’en finit pas de me faire perdre le fil avec tous ces tracés. Je manque de souffle. De blanc. Je me perds et je joue avec les points, les couleurs, les doublons, les doublures. Je joue avec les fils, les traits,  les liens, les branches, les rhizomes du visible, là où tout élément peut modifier tout autre. Des tâches tamponnent le visible, des nœuds, des condensations visuelles le punaisent comme autant de repères à doute. Je fais des liens puisque je ne sais pas. Je m’oublie en me promenant dans ces paysages de plis et de renvoi. Je vagabonde mon regard. Je cherche à me perdre, à plonger dans les couleurs qui vont et viennent et reviennent au loin comme la bobine, à perte de vue. J’efface, j’épuise, je chiffonne, je recouvre, je retarde, je retarde encore le plaisir, découvrir. Prolonger  une phrase, bien longue, me rappeler Proust. « Quoi de plus passionnant que de retarder le retour à la fixité, retarder l’instant du choix, jouir des infinies solutions … » (Jean-Louis Déotte, Daniel Payot, Le collage et après, Esthétiques, éditions L’harmattan, 2000, p.84)

 

Ici, les motifs que je peins chargent la décoration pour estomper le vide. Il me semble que plus c’est difficile, l’époque, voir, et plus on en rajoute, on insupporte le creux. C’est à étouffer dirait l’asthmatique qui sent avec les motifs l’emprise des acariens, la tapisserie qui adhère. J’ajoute des liens aux liens. J’ajoute du repentir, du dessous dans cet espace ou le proche et le lointain font la navette. Je peins en pensant finir et j’accumule des strates en gardant ce qui me suffit du dessous pour le suggérer et le mêler au-dessus. J’ai besoin qu’une surface revive plus loin, aussi, en écho, comme pour équilibrer la toile par les sautillements de couleurs qui composent l’espace et qui le rythment.

Dans le cerveau, chaque image perçue se distribue. La partie contient le tout comme l’univers est contenu dans chaque partie selon Serge Carfantan. Le chez soi n’a plus de raison d’être, c’est un chez soi du monde. Ouvert. Nous sommes dans la pensée rhizomorphe que G. Deleuze emprunte à la botanique, la pensée de la multiplicité des échanges, fluides et liquides, déterritorialisés.

 « Regarde, c’est merveilleux, si tu le déplaces, ton œil ira quand même le chercher. » Me disait-on.

Ce qui m’intéresse, c’est le passage. Passage d’une couleur à l’autre, fluidité aussi. J’ai besoin que les couleurs, les matières, communiquent entre elles, se mêlent et circulent sur la toile. Je force parfois la rupture à se taire ou à aller ailleurs. Je voudrais forcer parfois les couleurs à aller ensemble.

Le nulle-part sans négation, Rilke l’appelle «  l’ouvert ». C’est dans cette ouverture que je cherche à voir, un espace qui s’ouvre dans l’œuvre sous la forme du vide. (Henri Maldiney, Ouvrir le rien, L’art nu, éd. Encre marine, 2000, p.220)

Longtemps, je me suis couchée de bonne heure…

Je me suis couchée, une femme. Le lit. Le corps. Les tissus du lit et du corps. L’appel du Kimono. Du désir. Les corps passent et repassent. La peau. Le drap.

J’arpente des images de la féminité comme un univers de l’ouvert, de l’incertain. J’allonge le corps dans le motif jusqu’à s’y perdre. Image centrifuge, présence dans ce paysage sans queue ni tête. Le corps s’effrite dans ses ramifications, de draps, de peaux. Un paysage à perte se dessine. Je regarde, c’est la spatialité débridée de la vision que je vois. Du pulsionnel certainement. Ici, le corps est enseveli de plis qui circulent. Les pleins et les vides s’accouplent et donnent cet entre-deux, cet entre  intérieur et extérieur. C’est un monde qui se serre les mains dans l’incertain paysage, dans les vagues, les arabesques des plis et dans ce mouvement qui prend. Un paysage, une ligne court après la matière et nous emmène par son mouvement, et nous accroche, nous agrippe par l’enlacement, nous agrippe par le nœud, la bouée de sauvetage, une présence, une tête endormie. La tête me tourne et je m’y noie presque dans ce flottement et dans ce qui déborde. Le tableau tourne autour d’une forme ronde ou flottante, d’une chevelure brune, comme une balise, une pomme de Cézanne, une presque complétude, une évidence, la terre, une cellule, du gui, un œil, un centre, une presque forme pleine, mon œil !

 

Dans cette peinture, il est question pour moi, de l’intime, de ce que ça cache. » L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement baille ? (…) c’est l’intermittence, comme l’a bien dit la psychanalyse, qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces (le pantalon et le tricot), entre deux bords (la chemise entrouverte, le gant et la manche), c’est le scintillement même qui séduit, ou encore la mise en scène d’une apparition-disparition. » (Roland Barthes, Le Plaisir du texte). Dans ces femmes allongées, je dénoue un peu. Elle a chaud, elle a soif, elle a faim. Je dénoue encore un peu. J’ai chaud, j’ai soif, j’ai faim. Je peins. Je dénoue encore, encore un peu. La chevelure : un nœud comme pour mieux le défaire, déplisser le tableau, déshabiller le tableau. Je dois me dévêtir de ma bienséance.

C’est dans l’entre deux, dans le désir même que le regard se signale. Entrer. Entre une vision globale de l’espace et le petit détail des motifs, la dentelle des plis, l’espace lui-même se dérobe. Nous ne rêvons pas. Nous sommes au moment du réveil, juste ici. Un temps de l’indicible et de la mémoire trouble. Un temps de poésie les yeux mi-clos et le corps en avant. C’EST DE LA PEINTURE. C’EST DE LA PUDEUR. Difficile de parler. C’EST DE LA PEINTURE. Je me noie. Je suis, profondément là où je ne sais plus, dans le creux du dire, là où les mots sont empêchés de s’y rendre. C’est à nous. Comme à tout le monde. Ce lien du corps.

Alors peut être qu’en réalité, ce sont moins les images qui m’intéressent que les liens qu’elles tissent entre elles, que là où je vais à partir d’elles, l’émotion qui se raconte des histoires avec les yeux, ce que je ne sais pas, dire, le désir, la descente en soi, le corps même. L’œuvre me sort de moi-même. Le tableau prend corps et il me semble parfois que je lui ai donné le mien.

 

 

 

 

Florence Dussuyer