Du vent derrière les yeux

J’ai oublié. C’est de cela qu’on me parle, de ce qui ne me dit rien. J’attends, j’attends couchée dans ce lit flottant.  « Où est ma mère ? »  Ma mère, elle va venir, elle va me mettre mes deux chaussettes rayées, elle commencera par défaire le nœud, je regarderai ses doigts se dépêcher. Elle enlèvera d’un revers ces deux poches de laine rouge, jaune et noire, sans que ses ongles se prennent dedans, les séparera, en déposera une sur le sol, pas trop loin pour ne pas l’abandonner, elle s’en rappellera, puis mettra son pouce tout au fond pour que la longueur diminue autant que son impatience, et enfilera mon pied dedans, mon pied, celui vers la fenêtre. Elle fera de même avec l’autre, l’autre pied, pas ma sœur. Je ne m’en souviens pas. J’aperçois ces petits trous laissés béants face à moi. On va me mettre des images, des images de moi pour les absenter. La glace dans la salle de bain ne me suffit pas, la présence de mon image d’ici ne me suffit pas. « Où est ma mère ? » Ma mère, elle va venir, elle va me mettre les chaussettes rayées, délicatement, pour la première fois, elle me sourira et je la verrai me chatouiller les pieds, elle n’arrivera pas tout de suite à les mettre, elle tordra ce qu’elle pourra pour les mettre. « Où est ma mère ? » Elle va venir, me mettre mes chaussettes rayées. La porte claque. On entre, une femme entre sans frapper, sans même que je lui ouvre ma chambre, ma cellule claire. Elle apporte un marteau, un clou, des cadres photos. Elle sourit. Elle pose les cadres sur la table en plastique, en odeur de nettoyant, la table qui hésite à se fixer, des roulettes sous son jupon blanc. La femme haute cloue devant moi et ça trappe fort dans mes oreilles, ça se répète fort. Elle veut que je mette des images dans ces cadres, dans ce qui borde les images, comme pour mieux qu’elles m’habitent, qu’elles me cernent, que j’ouvre ma pensée trop vide sur elles. Elle part, avec le bruit et le marteau,  ressort je ne sais où, dans l’ailleurs du monde, et je souffle, et je respire en regardant ces deux pupilles qui me font face, comme si elles attendaient, elles aussi, que je puisse voir quelque chose d’autre, à cette place du manque où elles logent si bien. Je les regarde, ces indices creux qui sortent du mur. Je ne sais pas ce que je vais mettre pour cacher leur face, pour remplir d’espoir ce pourquoi ils se tiennent là. La porte claque. Elle entre, celle qui me ressemble. « Où est ma mère ? »  Elle me dit qu’elle va revenir, mettre mes chaussettes. Je respire encore, elle va revenir. Les clous me fixent maintenant. Je tourne la tête. Dehors, le soleil, et je sais le vent, avec les branches qui s’agitent. Ma main n’arrive pas à le prendre mais mes yeux me l’apportent, cette brise d’aveugle. La dame dépose des photographies sur ma couverture, ces images souriantes pour remplir d’espoir ce pourquoi elles se tiennent là, à mes côtés. Je les regarde, j’essaie d’en attraper une,  de la voir malgré le reflet, le soleil, et les taches de gras, de foin sur le bord,  et ce que j’en sais. Elle s’assoie près de moi, prend une des photographies, me l’impose joyeusement sous mon nez. « C’est moi », dit la dame qui me ressemble. « C’est moi là, et ici, c’est ma sœur »,  dit-elle, c’est moi. La dame me regarde, celle comme moi. Je la regarde. Je ne dis rien. Je souris. Ma mère ne m’a pas dit que j’avais une sœur, elle viendra mettre mes chaussettes. Cette femme me ressemble. « C’est moi », dit-elle, « Ici. Et là, tu reconnais ?  On est à la  montagne, là. Tu vois, tu reconnais la maison derrière ? C’est là ». Je vois, la cagoule. Oui, la cagoule, c’est moi. Elle était chaude cette cagoule, elle me couvrait bien, me grattait aussi. Je ne vois pas la tasse, par contre, à côté de l’image. Elle me serre, du thé à l’orange, elle dit, c’est chaud. Je pousse les photographies hors de ma vue et me relève un peu, je bois, tout d’une traite, pour éviter de porter longtemps. C’est lourd, une longue-vue. Elle fait pareil, je vois. Sa main tremble un peu, ses mains sont rocheuses et marmonnent tandis que l’eau vacille dans la cruche. Elle pose. « Je vais y aller maintenant », dit-elle, « je reviens », elle m’embrasse, je l’embrasse. Elle me serre un peu fort la main de ses doigts qui n’ont pas tenu la tasse assez longtemps. Ça me glace un peu, ce départ sans mes mots. Je fais ma petite virgule des lèvres, mais ne dit rien. Elle s’en va par l’ouverture de la chambre qui va se refermer maintenant, elle a les traits moins gelés que ses mains. Je la regarde partir, la tête en avant, les chevilles aux pieds. Elle est partie. « Où est ma mère ? » Elle va venir mettre mes chaussettes. Je regarde cette cagoule et je me sens bien. Je regarde cette montagne, cette maison qui ne s’habite pas en moi. Il doit y avoir longtemps. Pourtant, le mur crépite encore. J’ai le visage qui me fixe, comme la dame qui me rassemble. La photographie est contre le mur, devant moi. C’est elle qui l’a mise, non, c’est moi. Je me suis levée, peut-être pour revenir, ça doit faire longtemps, la photographie,  pourtant le vent dehors. Je suis assise, regarde cette belle image devant. Ma mère venir. Vent.