Couvre

 

Couvre-moi…

Recouvre-moi…

Viens…

Viens avec ta rivière, tes limons…

Recouvre-moi de tes mains, de ton corps, de ta chair…

Respire-moi…

Pétris ma peau, mon argile, ma boue, mon tapis de feuilles, recouvre-moi de ton humus, de ta rosée, de ton herbe tremblante.

Invite les racines de ta chair, de notre chair, à me recouvrir, à s’étendre, à me tiédir, me brûler.

Invite le désert de tes mémoires à me prendre ma chaleur.

Et rends-la.

Rend-la moi.

 

Couvre-moi, recouvre-moi de ta montagne, de ta falaise, de tes éboulis…

Laisse-toi faire…

Laisse le torrent de tes regards courir sur mon dos, mes cuisses.

Laisse-le faire chanter mon corps…

Tu dresses les montagnes sur mon corps

Oui

Couvre-moi de ta montagne

Recommence

Oublie…Oublies tout

Recommence

Oublie ce que tu vois

Endors-toi

Regarde-moi

Regarde-moi me dissoudre, m’absenter, revenir dans la montagne, la falaise de ton regard.

Ferme les yeux, deviens aveugle.

 

Eprouve ceci : le flux, le ressac, la puissance et la profondeur de toutes les images du monde

Indiscernables, insaisissables

Et l’improbabilité d’un corps qui ne cesse de s’absenter, de se dissoudre et de se reconstituer…

 

Couvre-moi, recouvre-moi, regarde-moi, laisse-moi

Prends ma chair, pétris-la, encore, encore

Encore

Eprouve ceci mais respire car tu n’en reviendras pas, tu couleras, tu ne pourras pas l’empêcher

Tu caresseras tous les rivages, tu emporteras les pierres aigues, les galets bruyants.

Tu laisseras le martin-pêcheur tracer la fulgurance colorée sur ta peau d’eau. Eclair qui incisera ta peau, la chair de tes yeux, de ta mémoire

Jamais cicatrisées

Et tu aimeras profondément cette plaie qui ne cesse de saigner…

Tu aimeras le goût du sang, le tien, le mien, tu t’attendriras sur les caillots carmins. Parce qu’ils sont les mots illisibles que tu reliras sans cesse à t’épuiser les yeux. La langue.

Tu guetteras infatigable, les cicatrices des vols d’étourneaux, des stridulations des martinets, inscrits profondément, là dans le ciel et là dans la falaise…

 

Couvre-moi, recouvre-moi de tes montagnes, de tes collines et de tes vallées…

Regarde regarde

Elles saignent encore

Elles n’ont jamais cessé de saigner

Regarde, elles coulent en chantant

La chair devenue minérale

La peau devenue végétale

 

Regarde cette peau du monde d’avant

Turbulente, intranquille, désordonnée

Regarde comme elle se dépose, se soulève, s’anime

Regarde comme elle me porte, m’apaise, me désire

Elle me fatigue, m’épuise, m’enchante et me nourrit

Regarde cette chair

Celle de la montagne qui attend la parole, inépuisable, inassouvie

Elle attend les mots qui sont tous les mots

Les mots qui sont toutes les chansons

Elles oublient ton corps

Vent dans le vent

Nuage dans les nuages

Pluie dans la pluie

Couvre-moi de ton oubli, de ta mémoire désordonnée

Celle qui, des formes, ne retient que la matière

Celle qui, des gestes, ne retient que le tremblement

Celle qui, des mots, ne retient que la musique

Recouvre-moi du minéral, de la chair du monde qui ne cesse de suinter, sourdre, saigner.

Celle qui résonne aux coups de marteau de mes yeux et qui ne cesse de se transformer.

 

Le moment où le marteau devient le pinceau, inaugure le moment où la montagne de l’oubli devient la peinture.

Le moment où devenir aveugle devient la liberté de voir.

R. Minéo, 2015